1924 – Le Petit Journal illustré- 24 février 1924

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Mauvaise tête et bon coeur
On conçoit aisément qu’on ait appelé « Quartier Latin » cette portion de Paris qui englobe la Sorbonne, le collège de France, les Facultés, les grandes écoles et, à cheval sur le boulevard Saint Germain et le boulevard Saint Michel, enserre dans ses rues étroites Cluny, le Luxembourg, la montagne Sainte Geneviève, tout un passé, enfin, de traditions savantes et de travail intellectuel. Mais, latin, ce quartier ne l’est pas seulement par les idées studieuses qu’il évoque. Grâce à un phénomène de transfusion étrange mais très réel, on peut dire aussi qu’il est latin par l’enthousiasme de la jeunesse qui y vit, par sa passion du mouvement et du bruit, par la fermentation de tous les sentiments chaleureux propres aux races méridionales. Qu’ils soient Bretons ou Normands, Bourguignons ou Alsaciens, les étudiants de Paris, pendant le temps de leur études sont vraiment des Latins.
Une fois de plus, on vient de le constater. Le 11 décembre dernier, l’Association Générale des Etudiants, pour venir en aide à ceux d’entre eux dont le labeur est compromis par l’angoissant problème de la vie chère, avait organisé, à l’Opéra, un bal costumé qui remporta le plus grand succès. La recette dépassa les 300000 francs. Hélas! l’Assistance publique, appliquant d’une façon stricte le règlement prétendit percevoir sur cette somme 77000 francs à son profit.
On parlementa, on discuta, on adressa note sur note sans résultat. Bref, les étudiants décidèrent d’employer la manière forte. Groupés en une troupe de quatre cents volontaires bien résolues, ils se rendirent avenue Victoria, forcèrent les portes des bureaux de l’Assistance Générales de M.Mourrier, le directeur. Celui-ci était absent. Mais deux hauts fonctionnaires se trouvaient là. On les fit prisonniers et l’occupation de la place ennemie menaça de durer interminablement. Il fallut faire intervenir la police. Ce fut pas sans horions échangés qu’on parvint à expulser les envahisseurs.
La turbulence des étudiants, leur propension a descendre dans la rue et à manifester, même quand elle est intempestive ou exagérée, n’excita jamais une sévérité bien grande. En principe, l’indulgence la plus souriante est acquise à toutes les manifestations. C’est le privilège de la jeunesse, aussi bien celles des ateliers que celles des écoles, de provoquer ainsi l’intérêt et la sympathie, d’obtenir pour leurs démonstrations les plus tapageuses le bénéfice des circonstances atténuantes.
Parfois cependant, les étudiants se sont fâchés pour de bon et ce fût sérieux. Lorsqu’en juillet 1830, les ouvriers de Paris descendirent dans la rue au cri de « Vive la Charte !  » les jeunes gens des écoles se joignirent a eux, élevèrent avec eux des barricades, furent enfin de ceux qui renversèrent le trône chancelant de Charles X. Il en fut de même en février 1848. Un colonne d’étudiants entraîna la foule vers le Palais-Bourbon et déclancha ainsi la Révolution d’où devait naître la Deuxième République.
A quel âge serait-on révolutionnaire si on ne l’était pas vingt ans ? Mais les étudiants n’ont pas seulement pris une part actives à tous les grands mouvements politiques qui ont agités Paris. Il est une sorte de privilège qu’ils se sont accordé peut-être, mais dont ils sont férocement jaloux et qu’ils défendent par tous les moyens quand ils le croient attaqué : ils n’admettent pas l’intrusion de la police dans leurs facultés et dans leurs écoles. Ce fut un scandale parmi eux, un scandale suivi d’une manifestation tumultueuse, lorsque, il y années, le doyen de la faculté de Médecine crut devoir appeler les agents pour dégager un jury houspillé par des candidats mécontents.
Mais le fait de ce genre le plus symptomatique date de plus loin, de l’année 1883. Les jeunes peintres, sculpteurs et architectes de divers ateliers avaient organisé un bal, depuis lors répété chaque année et maintenant célèbre, le bal des Quatre z’Arts. Or, le président d’une société de protestation contre la licence des rues, le sénateur Béranger, crut bien faire de dénoncer à la justice l’inconvenance des costumes exhibés à cette fête. Traduits en Police correctionnelle, les organisateurs se virent condamnés à une amende.
Aussitôt, quelques centaines d’étudiants et d’artistes se groupèrent en monôme et parcoururent les rues en protestant avec violence. Ordre fut donné à la police de les disperser. Une bagarre en résulta, au cours de laquelle un consommateur, nommé Nuger, assis a la terrasse d’un café, reçut à la temps un bloc de pyrogène lancé on ne sait par qui, et fut tué sur le coup. La jeunesse des écoles qui jusque-là, n’avait été que tapageuse fut prise de colère et les troubles allèrent en croissant. Le conflit dégénéra en émeute. On arrêta et détela les omnibus, on incendia les kiosques à journaux. Le gouvernement dut faire appel à la troupe et, pendant quelques jours, le quartier Latin fut en état de siège.
Depuis lors, les manifestations n’eurent jamais cette gravité. Monômes traditionnels à quelques dates fixes, protestations contre certaines décisions universitaires, levées enthousiastes à l’arrivée à Paris de certaines personnalités sympathiques, comme Kruger ou le président Wilson, tout se termina le mieux du monde. Il convient toutefois de signaler un fait qui caractérise bien le caractère de la jeunesse des écoles. Au cours d’un conflit avec la police, les manifestants découvrirent, un jour, sous une porte, une enfant abandonnée. Ils l’adoptèrent, lui donnèrent le nom significatif de Lucie Bagarre, pourvurent, en se cotisant, à son éducation et, il y a peu de temps, la marièrent après l’avoir dotée.
Si la cervelle des étudiants est prompte à s’échauffer, leur coeur de vingt ans est, plus que autre, généreux.
Claude FRANCUEIL

Merci à PoRKo-RoCCo

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