2009 – Les désordres de la chaire

Les désordres de la chaire - monome etudiants
Les désordres de la chaire

La renommée intellectuelle de Toulouse date de… l’Antiquité. L’école de Toulouse jouissait d’une excellente réputation dans le monde méditerranéen en rhétorique et en grec grâce au talent de ses grammatici (maîtres es lettres) et de ses rhetores (professeurs d’éloquence). Au IVe siècle de notre ère, le brillant rhéteur Arborius est même appelé à Constantinople où il est chargé de l’éducation d’un des fils de l’empereur. Parmi les « étudiants » de ces temps lointains figure le poète bordelais Ausone, qui fait allusion dans de beaux vers à Toulouse sa « nourrice ».

 

Le contexte dans lequel naît l’Université de Toulouse en 1229 n’a, lui, rien de poétique. Ce 12 avril, le comte de Toulouse Raimond VII capitule et signe le traité de Paris après les vingt ans de croisade contre l’hérésie cathare qui ont mis le Languedoc à feu et à sang. Le traité prévoit la fondation d’une Université de quatorze professeurs pour introduire dans la cité l’enseignement de la foi et extirper l’hérésie.

On dépêche sur place d’éminents maîtres parisiens, pressés de remettre ces épouvantables Toulousains dans le droit chemin. Parmi eux, un certain Jean de Garlande qui invite les étudiants de tous pays à venir à Toulouse, « où Bacchus règne dans les vignes, où Cérès règne dans les champs ». Malgré cette publicité dithyrambique, Jean de Garlande reçoit un accueil glacial de la part de la population. Son activisme le contraint à quitter rapidement la ville, sur une barque jusqu’à Castelsarrasin, puis déguisé en pèlerin… Ses collègues lui emboîtent vite le pas.

L’Université se renouvelle alors avec des professeurs méridionaux. Impliqués dans la vie de la cité, ils enseignent dans plusieurs facultés : les arts (lettres et sciences), la théologie, première dans l’ordre des préséances, et enfin le droit. La médecine, éclipsée par Montpellier, fait figure de parent pauvre : en 1411, Charles VI s’indigne que cette discipline soit exercée par des ignorants, mais aussi, comble de l’abomination, par… des femmes.

 

Un capitoul poignardé

La jeune Université toulousaine est placée sous l’autorité d’un chancelier appartenant au clergé, d’un recteur, et du conseil, qui délibère sur toutes les questions la concernant. Et il y a fort à faire. Car les « écoliers », comme on les appelle alors, sont nombreux, près de 2000 à la fin du XIVe siècle, et remuants.

Sur les bancs des facultés ou dans les cafés, se côtoient des fils de bonne famille et des nécessiteux, des jeunes gens de moins de 15 ans et d’éternels étudiants que rien ou presque ne distingue des clochards. Les plus méritants et les plus chanceux sont hébergés dans les collèges (Saint-Martial, de Périgord, Maguelonne, de l’Esquile, de Foix…) fondés par de riches Toulousains dans le futur quartier des études, à proximité de la rue du Taur et de la rue des Lois.

Les étudiants toulousains, parmi lesquels figurent quand même trois futurs papes d’Avignon, sont alors particulièrement teigneux. Ils ne font pas bon ménage avec la police, pas plus qu’avec les capitouls qui administrent la cité. Jusqu’à leurs condisciples ou à leurs professeurs auxquels ils cherchent des noises.

Le pape les exhorte au calme. En vain. Ils manient facilement l’épée ; leurs banquets dégénèrent en rixes ; les cours sont perturbés. En principe, les autorités municipales ne peuvent rien faire car les fauteurs de troubles relèvent des tribunaux ecclésiastiques. En principe seulement… En 1292, une rumeur parvient jusqu’aux oreilles de Philippe le Bel : elle fait état d’étudiants torturés puis noyés, de nuit, dans la Garonne sur ordre des capitouls.

Quarante ans plus tard, un capitoul qui tentait de restaurer le calme lors d’un chahut reçoit un coup de couteau du front jusqu’au menton et perd onze dents par la même occasion. Le coupable, Aimeri Bérenger, est décapité sur décision des consuls après un traitement de choc : on lui arrache le poing et on le traîne dans les rues attaché à la queue d’un cheval…

L’Université de Toulouse, et surtout sa faculté de droit, brille tout particulièrement à la fin du XIIIe et au début du XIVe siècle grâce aux doctores tholosani, les docteurs toulousains, comme Guillem de Ferrières ou Arnaud Arpadelle, le commentateur des coutumes de Toulouse. Encore faut-il que ces grands juristes parviennent à faire cours…

Les professeurs se livrent à la lectura et à la disputatio dans des salles prêtées ou louées pour l’occasion. La lectura consiste à lire purement et simplement un corpus d’ouvrages de A à Z en agrémentant la leçon de commentaires, en latin évidemment. Un reportator retranscrit parfois les paroles du professeur quand la pagaille n’est pas trop grande. « Aujourd’hui, je n’ai rien pu noter, ni entendre, les étudiants sifflaient », signale un malheureux sténographe en 1315. La disputatio captive davantage l’auditoire : le professeur peut y briller, surtout dans l’exercice du quodlibet, où il accepte de répondre à n’importe quelle question sur n’importe quel sujet posée par de jeunes étudiants, bacheliers, licenciés ou docteurs.

 

Amphithéâtres incendiés

Du XVIe au XVIIIe siècle, les étudiants toulousains ont le choix entre quatre facultés, art, théologie, droit et médecine, qui se laïcisent progressivement sous l’autorité du Parlement. Affaiblie un temps par la crise économique, la peste et la guerre de Cent ans, l’Université bénéficie de nouveau du prestige de sa faculté de droit dès la première moitié du XVIe siècle. Les écoliers se pressent dans les beaux amphithéâtres inaugurés en 1521 dans l’actuelle rue Lautmann. Parmi eux, de grands esprits : l’imprimeur humaniste Étienne Dolet, Michel de l’Hospital, qui deviendra chancelier de France, Montaigne, dont la mère est toulousaine, et son célèbre ami La Boétie. Jusqu’à Pantagruel que Rabelais fait séjourner à Toulouse !

De brillants professeurs comme Arnaud du Ferrier ou le très populaire Jean de Coras, qui attire à ses cours des milliers d’auditeurs, enseignent le droit romain. Hélas, faute de poste, Jacques Cujas, le meilleur juriste de son temps, part de Toulouse pour Cahors, puis Bourges.

Omniprésent, le Parlement, dont la création remonte à 1443, surveille les étudiants de très près. Interdiction des salles de billard et de jeu de paume dans un certain périmètre autour des amphithéâtres, décence des vêtements, bonne tenue des bals, contenu des cours, respect des horaires, exhortations à se tenir tranquilles…

Les écoliers restent cependant tout aussi querelleurs et violents qu’au Moyen Âge. Les insolences, les entrées illicites dans la « bouteillerie », les injures font le quotidien des collèges (il y en a une vingtaine au XVIe siècle). Regroupés en « nations » de Gascons, Provençaux, Bretons, Français, Espagnols, les étudiants en viennent vite aux armes, dont l’achat est financé par le prélèvement d’un « droit de bienvenue » sur leurs nouveaux compatriotes.

En 1540, le Parlement fait clouer l’épée d’un bagarreur à la porte des amphithéâtres. Ses camarades l’arrachent aussitôt et mettent le feu aux salles. Le coupable est pendu. En 1581, une gigantesque rixe entre étudiants et soldats de guet fait de nombreuses victimes. En 1604, un capitoul qui voulait faire respecter les arrêts du Consistoire est assassiné. Ordonnances, arrêts, envoi aux galères, châtiments corporels, exécutions : rien ne semble décourager ces jeunes gens ingouvernables, qui sont les bêtes noires de la population.

Les affrontements idéologiques des temps alimentent aussi les violences et les polémiques. Le jeune Étienne Dolet se fait arrêter pour avoir défendu des thèses humanistes dans les années 1530. Plus tard, les guerres de religion visent tout autant les étudiants que les professeurs soupçonnés de sympathie avec le protestantisme. En 1572, Jean de Coras est pendu au grand ormeau de la cour du Parlement dans sa robe rouge de cérémonie.

 

Opposition au régime

La discipline, encore déplorable sous Louis XIII, s’améliore un peu avec son successeur. Au XVIIe siècle, l’Université de Toulouse offre pourtant une bien piètre image comme en témoigne une consternante enquête officielle de 1668. Les professeurs « font corvée d’aller aux écoles, s’absentent des jours, des semaines, des mois et des années entières », les vacances durent « depuis la Saint-Jean jusqu’à la Saint-Martin ». Les étudiants, libertins et oisifs, acquièrent leurs grades « sans avoir étudié le temps porté par les statuts, ou pour mieux dire sans avoir étudié ».

Au siècle des Lumières, l’Université accueille dans des locaux vétustes et délabrés environ un millier d’étudiants dont près de la moitié à la faculté de droit – il y existe depuis 1679 une chaire de droit français dont le titulaire enseigne, c’est une nouveauté, dans la langue nationale. Ces derniers demeurent tout aussi belliqueux, et toujours prêts à en découdre quand un camarade est rossé par la police pour avoir sifflé trop fort à la comédie. « Enseignement sans vie, études sans force, discipline sans vigueur, abus de tous genres », constate un nouveau rapport…

Supprimée par la Convention, l’Université renaît sous Napoléon 1er sous la forme de quatre facultés en 1808. Peu de succès pour celles de théologie et de sciences dont le baccalauréat ne présente plus trop d’intérêt. La faculté de lettres organise par contre les examens du baccalauréat qui permet de s’inscrire en droit. Elle délivre 170 diplômes par an sous la Restauration, 240 après 1830. Un vrai record ! Les cours du philosophe et homme politique Gatien-Arnoult font salle comble auprès d’un auditoire qui a soif de culture et d’ouverture idéologique.

La faculté de droit, avec près de 600 inscrits continue à faire le renom de Toulouse, seconde ville universitaire de France après Paris. L’école de médecine, qui forme des officiers de santé, reprend son titre de faculté en 1891 seulement.

Les étudiants conservent tout leur mordant et s’opposent en général au régime quel qu’il soit. Ils manifestent au Grand Rond, au Pont des Demoiselles, dans les théâtres… Sous le Second Empire, acquis, comme leurs professeurs, à la cause républicaine, ils se montrent remuants sans aller jusqu’à la révolte.

 

Des carnavals à mai 68

À la veille de la Première Guerre mondiale, les inscriptions en faculté atteignent presque le seuil des 3000. Les étudiants toulousains, de plus en plus nombreux en lettres (où fait cours un certain Jean Jaurès…) et en sciences, bénéficient des échanges avec Madrid, Barcelone, Burgos, Saragosse, et profitent des différents instituts à vocation scientifique de la ville. Leur chahut dans les lieux publics est toujours aussi mal accepté par la société toulousaine.

Pour encadrer cette jeunesse fêtarde et turbulente, le quotidien La Dépêche crée en 1886 avec le recteur Perroud une Association générale des étudiants toulousains. Laquelle revoit vite à la baisse ses ambitions culturelles et sociales et se borne à mettre sur pied des bals de charité… Outre le bizutage hérité du Moyen Âge et ses rituels d’intégration, cocktail explosif de brimades et d’esprit potache, apparaissent de nouveaux folklores. Les étudiants se mettent à porter la faluche, cette galette noire ornée d’insignes inspirée du béret de Bologne. Les faluchards font même la Une de l’Écho des étudiants de Toulouse en 1930.

Accroissement constant du nombre d’étudiants, explosion des effectifs en médecine, pharmacie, sciences et lettres, déménagement des facultés en périphérie (Rangueil en 1968 pour la médecine puis les sciences, le Mirail en 1973 pour les lettres) : le XXe siècle marque un tournant dans l’histoire de l’Université de Toulouse, avec le grand coup de volant de mai 68.

Sur les murs : « Les chemins de l’excès mènent à la sagesse », « Se soumettre, ou résister et vaincre ». Trente mille étudiants, entassés dans des amphis et des bibliothèques bondés : il y avait là encore une raison de se battre.

 

redaction@depechemag.com

Anne Le Stang


article trouvé sur le site de la dépêche du midi: http://www.ladepeche.fr/article/2009/10/21/698800-les-desordres-de-la-chaire.html


 

Etude – De l’origine du béret ou les tribulations d’une galette pas comme les autres

Manuel segura

En fait, l’origine du béret a été très vite oubliée des étudiants français. Le souvenir d’un rassemblement étudiant en Italie est vaguement resté, mais dès le début du XXème s. on trouve des références variées comme un congrès à Venise. Guy Daniel a recherché l’origine du béret et pose la date de juin 1888 en s’appuyant sur un livre d’Henri Bourrelier paru en 1936.
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